Le purisme et les puristes

Avant toute chose, je vais essayer de définir simplement ce qu’est le purisme, en quelques mots. Selon moi, le purisme est un état d’esprit selon lequel on considère une œuvre (la sienne ou celle d’un autre) toujours inachevée, voire imparfaite. Le puriste recherche donc constamment la perfection dans le domaine qui lui tient à cœur, et pour ce faire, il n’hésite pas à recourir à des moyens pouvant paraître démesurés, comparés à leurs fins.

A première vue, donc, le purisme est une bonne chose ; puisque cela permet naturellement d’améliorer des techniques, des connaissances ou un savoir-faire. L’éternelle insatisfaction a toujours été reconnue comme étant l’un des moteurs principaux du perfectionnement, et je suis convaincu par le fait que la plupart des grands scientifiques sont ou ont été puristes dans leur domaine, sans quoi ils n’auraient sans doute jamais rien découvert.

Cet état d’esprit permet donc un dépassement de soi et des autres, et par là même induit une motivation très forte à toujours vouloir rechercher le meilleur : cette démarche est, en elle-même, déjà fort louable, car trop de gens se contentent du minimum ou de ce qu’il est facile d’obtenir.

J’en conclus donc que d’un point de vue technique ou d’intérêt général, le purisme est indéniablement une bonne chose.

Par contre, d’un point de vue personnel, je suis persuadé du contraire. Effectivement, quelqu’un qui ne serait jamais satisfait de ses propres réalisations pourra-t-il jamais être heureux ? Accomplir quelque chose d’incroyable aux yeux du monde, cela a-t-il encore un sens lorsque l’on n’est pas satisfait soi-même et qu’on rejette cet accomplissement pour la recherche d’un nouvel idéal ? Je ne pense pas, puisque rejeter l’idée que nos créations puissent être achevées un jour revient à dire que ce que l’on a créé n’a jamais servi à rien, si ce n’est à faire quelque chose de mieux, mais qui sera à son tour déprécié. C’est une spirale sans fin qui ne peut amener rien de bon, et peut précipiter l’artiste dans un gouffre de désespoir où il ne fera jamais que tourner en rond, en perdant toute fertilité créatrice.

Je viens donc de parler des puristes les plus « extrêmes », ceux qui ne renonceront jamais à trouver mieux que ce qu’ils ont déjà, d’un point de vue technique et scientifique (intérêt général) et d’un point de vue artistique (intérêt personnel).

Abordons maintenant le cas des faux puristes, ou pour parler plus simplement, des cons.

Il en existe deux sortes :

D’abord, ceux qui croient adopter le point de vue des puristes ; mais qui n’en ont ni le courage, ni la patience, ni les capacités de le faire et qui ne s’y tiennent pas. En général, cette catégorie de personnes ne produit rien elle-même, mais se contente d’émettre des jugements négatifs, voire virulents, au vu du travail des autres ; en une qualité d’expert qu’ils n’ont évidemment pas. Inutile de s’attarder longtemps sur ce cas précis, puisque cela a toujours existé et existera toujours : en deux mots, les gens qui émettent des avis sur tout sans avoir la capacité ou la légitimité de pouvoir le faire.

Ceux qui posent véritablement problème, ce sont ceux qui adoptent le point de vue puriste et ont des connaissances poussées dans le domaine où ils émettent leurs avis (donc, des gens qui ont une légitimité indéniable dans le fait de conseiller, de déprécier ou d’apprécier) ; mais qui se contentent de ne réfléchir qu’à partir d’éléments avérés et concrets, en ne laissant aucune place à l’intelligence humaine, qui a la particularité de produire de l’imagination et des hypothèses.

Avec cette catégorie de puriste, il n’y a aucune place à l’évolution des savoirs et des techniques, puisque leur but (avoué) est de se retrouver face à un « travail » qui se rapproche le plus possible de la perfection en un domaine donné. Ces puristes-là se limitent donc à être des personnes renfermant un savoir très poussé dans un domaine (et, le plus souvent, c’est un savoir qu’ils gardent jalousement, quand (dans le pire des cas !) ils n’en font pas l’étalage). Ce puriste psychorigide ; en deux mots, se résume à être le mime de ce qui peut se faire de mieux en une matière… Et donc, ne sert strictement à rien.

Prenons un exemple précis, les historiens.

Parmi les historiens se dessinent deux écoles : ceux qui se contentent de ne décrire l’histoire que par les faits avérés et concrets (les pièces de fouilles, l’architecture et les textes) et donc, qui ont autant d’utilité qu’une encyclopédie ou un livre d’histoire ; et ceux qui, à partir de ces mêmes sources, formulent des hypothèses et les confrontent : c’est ce qu’on appelle « Living History » dans les pays anglo-saxons. Les premiers n’ont donc comme qualité que celle de rassembler les savoirs déjà existants ; tandis que les autres, outre la possession de ces mêmes savoirs, gardent la possibilité d’en créer de nouveaux ; ce qui est infiniment plus intéressant et utile ! Sans compter le fait qu’une confrontation d’hypothèses amène obligatoirement à une réflexion et, pourquoi pas, à entrevoir de nouveaux horizons dont on n’aurait pas soupçonné l’existence auparavant.

Une restriction cependant : l’hypothèse doit absolument être formulée dans le respect et la non-contradiction des savoirs disponibles avérés (les sources) et surtout garder son statut de possibilité, sans quoi le danger qu’elle induise en erreur est énorme et, dans ce cas, elle aurait l’effet inverse de celui désiré.

Dans le domaine de la reconstitution historique, il est malheureusement très courant de rencontrer ces personnes qui croient détenir une vérité immuable et universelle. Ces gens se ferment de façon assez pitoyable à la moindre hypothèse historique qui pourrait contester leur vision des choses, pour le meilleur ou pour le pire (bien qu’ils n’envisagent jamais que cela puisse être meilleur). Des gens donc, qui se disent « purs » historiquement mais dont la démarche est délibérément bloquée, arrêtée : c’est précisément là qu’ils sont contradictoires avec le concept de purisme, bien qu’ils se revendiquent très souvent comme tels.

Ces erreurs ont pour conséquence d’amener ces dogmatiques à une sorte de frénésie qui, vue de l’extérieur, paraît excessivement stupide. Les costumes, les accessoires, les motifs : tous auront les mêmes puisqu’il s’agit des seules sources retrouvées, et aucun n’aura eu l’audace de « s’inspirer de », sous peine de se voir déprécié par ses « pairs ». Il n’y aura donc aucun intérêt culturel, sinon celui de pouvoir « voir » des sources reconstituées.

« S’inspirer de », c’est là, précisément, le fin fond du problème. Toute la différence entre « vrai » et « vraisemblable » y réside. Certes, avec la certitude d’être « vrai » nous pouvons être sûr de rester conforme à une vérité précise. Mais une vérité qui n’aurait de rapport qu’avec quelques pièces de fouille, qui se comptent sur les doigts d’une main, et dont on n’est absolument pas sûr qu’elles soient représentatives de la tendance d’une époque.

En revanche, le « vraisemblable » repose sur la base des données et des techniques existant à une date précise (les mêmes sources donc, mais utilisées différemment : elles ne sont plus imitées, mais permettent de connaître l’avancée précise des techniques artisanales de l’époque). Tout devient alors possible et simple : si l’objet inventé par le médiéviste est conforme à ce savoir-faire connu, alors cet objet a pu exister. Et c’est bien là tout ce qu’on lui demande…


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